La croissance verte : leurre ou solution ?

jeudi 24 novembre 2011

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Le 24 novembre 2011 à 20 h, en salle Dussane, Écocampus a organisé une conférence-débat sur la croissance verte, laquelle a suscité l’enthousiasme de la centaine de personnes venues y assister. Un bref résumé est disponible ci-dessous, et la bande-son sera bientôt mise en ligne.

Annonce de la conférence

Quelle est donc cette croissance verte dont on entend parler partout ? Ce nouveau modèle de développement économique, basé sur l’innovation et les investissements dans les secteurs verts, est largement encensé par la plupart des états et institutions économiques. Pourtant, en ne remettant pas en cause la croissance économique comme vecteur d’amélioration du bien-être, et en ne demandant pas une modification profonde du système économique actuel, il se pourrait qu’elle ne puisse pas se montrer à la hauteur de ses ambitions.
Quatre invités et un modérateur seront présents, avec des points de vue très variés :
- Patricia Crifo, économiste, membre du conseil économique pour le développement durable.
- Alain Gras, sociologue, co-fondateur d’Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance.
- Stéphane Hallegatte, climatologue et économiste, expert à la banque mondiale.
- Alain Tondeur, ingénieur agronome, auteur du livre « l’impossible capitalisme vert ».
- Claude Kergomard, qui assurera le rôle de modérateur, professeur à l’ENS Paris, directeur du département de géographie.
Ce débat a pour but d’expliquer ce qu’est, en théorie et en pratique, la croissance verte, et quelles seraient ses limites. D’autres modèles économiques alternatifs : la décroissance et l’écosocialisme, seront également présentés. En deuxième partie de soirée le public pourra poser des questions aux intervenants.

Bref, si tu te demandes quel modèle économique peut rendre notre société durable, viens en salle Dussane jeudi prochain !

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Qu’est-ce que la croissance verte ? Est-elle une vraie réponse à la double crise écologique et économique actuelle ?

Avec quatre intervenants renommés, partisans ou opposants de la croissance verte, ce débat avait pour but de définir et de confronter les avis autour de ce concept, ainsi que de découvrir également d’autres propositions pour adapter le modèle économique aux enjeux actuels. La soirée a débuté par une présentation des thèses des intervenants et s’est poursuivie par un débat avec le public.
Cette conférence-débat organisée par l’association Écocampus ENS a fait intervenir quatre invités dont l’activité quotidienne est plongée au cœur de la (dé)croissance (verte) :

- Patricia Crifo, économiste, membre du Conseil économique pour le développement durable ;
- Alain Gras, sociologue, co-fondateur d’Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance ;
- Stéphane Hallegatte, climatologue et économiste, expert à la Banque mondiale ;
- Daniel Tanuro, ingénieur agronome, auteur du livre L’impossible capitalisme vert (2010).

Le débat a été modéré par Claude Kergomard, directeur adjoint du CERES (Centre d’Enseignement et de Recherche sur l’Environnement et la Société) et professeur à l’ENS.

Selon Patricia Crifo, le monde traverse actuellement de nombreuses crises (écologiques, économiques...), et toutes sont dues à une mauvaise allocation des capitaux. L’épuisement des ressources naturelles, la dégradation des écosystèmes etc. sont des contraintes que l’on aimerait voir comme une source potentielle de croissance (car impliquant une innovation technologique, une création d’emploi dans les secteurs verts...). Cependant, ceci est un pari, et pour le réussir, il convient de modifier notre système économique. Deux externalités, environnementale et technologique, sont à prendre en compte. La taxe carbone est une mesure pour prendre en considération la première ; il n’y a pas de consensus actuellement pour la seconde. Les Etats doivent en parallèle financer les secteurs verts, et inciter les investisseurs à placer leur argent dans ces secteurs. Malheureusement, les mesures prises sont souvent floues, relevant plus de la promesse que de la réalité, et les investissements restent faibles (ex : ils ne représentent qu’environ 15% des plans de relance des différents pays).

Dans une autre optique, Stéphane Hallegatte nous présente son travail à la Banque mondiale. Il consiste à conseiller les pays pauvres sur leur politique écologique. Cependant, généralement ces pays souhaitent se développer de manière "sale" et espèrent qu’ensuite il leur sera toujours possible de nettoyer les dégâts causés par leur croissance. La Banque mondiale essaie alors de leur faire prendre conscience des enjeux écologiques, de les empêcher de commettre des erreurs irréparables (extinction d’espèces, destruction de forêts...), de les aider à bâtir une société plus résiliente. Le terme "croissance verte" est ainsi pratique, car vendeur, donc plus facilement accepté par ces pays.

Revenons au problème principal : assurer la transition entre l’économie actuelle, irresponsable et non durable, vers une économie plus pérenne. La croissance verte est une "adaptation" du système actuel, dans le sens où ce processus ne remet pas en cause les fondements de l’économie actuelle mais tente d’adapter l’économie de marché en prenant en compte les externalités, en orientant les investissements et en fixant des normes environnementales.

Pour Daniel Tanuro, le modèle capitaliste est incapable de résoudre les problèmes environnementaux. Il faut modifier de manière brutale le système économique si l’on veut espérer la transition vers une économie durable. Actuellement, les prises de décision sont biaisées, à cause notamment des lobbys, et donnent des mesures inefficaces comme par exemple la taxe carbone. Les entreprises ne souhaitent qu’accroître leur profit, et les considérations sociales et environnementales passeront toujours au second plan car sont coûteuses. L’innovation technologique peut s’avérer inutile. C’est le cas dans le domaine des transports, où, malgré la diminution des émissions des véhicules, les émissions totales ne cessent d’augmenter. En continuant avec un système économique capitaliste, une économie durable est donc impossible.

Enfin, Alain Gras apporte un point de vue plus « philosophique » au débat. Une croissance infinie ne peut être verte. En effet, il n’existe rien pour la modérer, celle-ci nécessitant toujours plus de matières premières et d’énergie. C’est une illusion de croire que ce problème puisse être réglé par l’innovation technologique puisque les nouvelles technologies en jeu utilisent des ressources et notamment des métaux rares. La prédation de la planète va donc simplement prendre une forme différente. L’aspect « fuite en avant » de la croissance empêche tout équilibre avec l’environnement. Jusqu’au début du 20e siècle, la part des énergies renouvelables dans l’approvisionnement de la société en énergie était supérieure à celle des énergies fossiles. Alain Gras en appelle donc à la décroissance de notre consommation, en particulier d’énergies fossiles. Pour cela, il convient de réinventer l’organisation de notre société (relocalisation, nouvelle définition de nos besoins…). Ceci n’est possible que si on laisse les individus choisir et imaginer le futur de notre société. Dans le monde actuel, complexe et difficile à appréhender, « croissance verte » apparaît comme de la novlangue, les citoyens ayant oublié qu’il est encore temps de prendre une autre direction.

Ces opinions permettent d’appréhender la croissance verte d’une autre manière. Est-elle une vraie solution ? En étant souvent avancée comme en étant une, n’empêche-t-elle pas une réflexion plus profonde et une remise en cause de notre système ? Pour réussir la transition vers un monde durable, pour réintégrer le choix d’un autre futur et pouvoir l’imaginer comme le demande Alain Gras, nous devons nous pencher sur ces questions. Ce débat de fond doit ainsi continuer à exister et s’étendre à une part plus grande de la population.

Cette conférence s’inscrit dans le cadre d’un cycle d’événements organisés par Écocampus sur la thématique « écologie et économie ». Ont également eu lieu une projection-débat du documentaire « Moi, la finance et le développement durable » de Jocelyne Lemaire-Darnaud (2010) et une conférence sur la dette publique organisée en partenariat avec Le Blog du DD.

Pour aller plus loin :

- Un rapport du Conseil Economique pour le Développement Durable auquel a contribué Patricia Crifo : Lien
- 2011, PNUE, "Vers une économie verte, pour un développement durable et une éradication de la pauvreté - synthèse à l’intention des décideurs" : Lien
- Alain Gras, Le Choix du feu, aux origines de la crise, Fayard, 2007
- Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2010

Résumé rédigé par Charles Collot.